Se lancer dans le porno vaut-il encore le coup ?

Se lancer dans le porno vaut-il encore le coup ?

JMJM

Pour Michel Haneke la pornographie n’est pas différente des films de guerre ou de propagande, du fait qu’ils essaient tous de rendre les éléments viscéraux, horribles ou transgressifs de la vie, consommables. Force est de constater qu’en effet, si tôt la caméra inventée, des réalisateurs peu imaginatifs comprirent que le meilleur moyen pour eux de rencontrer le succès était de filmer des prostituées batifolant en noir et blanc. De là est né un business florissant où faire l’amour était rémunéré comme jamais, mais qu’en est-il aujourd’hui ? Examen du monde fascinant des fournisseurs de branlettes.

Bac+0 et un salaire de médecin

Le X est un secteur très particulier tant par son mode de rémunération que ses critères d’embauche, à première vue il offre même de très bon débuts de carrière à qui est prêt à mettre sa pudeur de côté. Il est d’abord très ouvert à l’embauche, aucune qualification n’est nécessaire, le manque d’expérience n’importe guère et peut même être un argument marketing.

On pourrait s’attendre à ce qu’il s’agisse néanmoins d’un secteur discriminatoire sur le plan physique or il n’en est rien : toutes les morphologies sont représentées dans le cinéma pornographique, c’est l’ardeur de « l’hardeur » plus que ses mensurations qui est déterminante pour progresser dans le milieu.

En plus d’être méritocratique l’industrie pornographique rémunère plutôt bien ses membres. A ceci près que la plupart des acteurs ne sont pas salariés, ils sont payés à la scène. Un mode de rémunération certes irrégulier mais plutôt élevé : entre 200 et 400 dollars pour un homme hétérosexuel, un peu moins s’il est nouveau, selon Ron Jeremy, acteur le plus prolifique du secteur.

Mais ce sont les femmes qui se taillent la part du lion, de ce point de vue là, le porno surpasse largement la parité puisque les actrices gagnent 40% de plus que leurs partenaires masculins. Leurs cachets dépendent de la performance livrée, de 400$ pour une fellation à 1200$ pour une sodomie. Grégory Dorcel, directeur général du mastodonte français du porno Marc Dorcel Production, affirme payer ses actrices entre 800 et 1500 euros par scène, elles acquièrent le statut de salariés à partir de huit films annuels ce qui équivaut à un mois de tournage, elles touchent alors entre 5000 et 10 000 euros par mois. Si pour certains les producteurs de pornographie ne sont rien d’autre que des proxénètes, il faut au moins leur accorder qu’ils sont parmi les maquereaux les plus généreux.

De plus ce sont les actrices qui fixent leurs cachet, elles décident donc de ce qu’elles sont prêtent à faire et à quel prix. Libertin par le contenu le porno est donc aussi libertaire avec ses employés, qui sont en fait leurs propres patrons. Il faut cependant noter que seules les actrices parvenant à s’entourer d’une importante base de fans peuvent espérer conserver une telle rémunération sur le long-terme. Car actrice X reste une profession très physique où l’expérience compense rarement le vieillissement, peu d’entre elles parviennent à survivre plus de dix ans dans ce milieu ultra-concurrentiel où une star peut-être occultée du jour au lendemain par une minette audacieuse.

Aujourd’hui une actrice doit, en plus de tourner des films, tenir un blog et divers pages sur les réseaux sociaux pour éviter d’être noyée trop rapidement dans la masse de bimbos constamment renouvelée du porno sur internet. Les actrices les plus riches sont d’ailleurs plutôt âgées à l’image de Jenna Jameson, 41 ans, dont la fortune est estimée à 30 millions de dollars, mais celle-ci ne s’est pas contentée d’ouvrir ses jambes devant la caméra pour en arriver là. Elle utilisa son réseau pour débaucher un dizaine de stars du secteur pour le compte de sa propre société de production Club Jenna, qui devient rapidement un poids lourd du porno payant. Pour réussir dans le porno mieux vaut donc avoir la fibre entrepreneuriale.

Cela dit les perspectives du porno sont très incertaines. Depuis la démocratisation d’internet on observe en effet une croissance à deux vitesses similaire à celle que subissent les contenus culturels traditionnels comme le cinéma et la musique.

D’un côté le chiffre d’affaire global de l’industrie explose, il dépasse aujourd’hui les 100 milliards de dollars annuels, deux fois plus qu’il y a 10 ans. Le porno est consommé par tous : selon une étude de l’institut national de la santé et de la recherche médicale, 80% des femmes affirment avoir déjà visionné un film pornographique, elles étaient seulement 23% en 1992 ; et partout, surtout là où il est le plus controversé comme le montre l’infographie ci-dessous.

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Moyenne mensuelle de l’utilisation du mot-clé « sex » lors des recherches par 100 internautes suivant leur nationalité

L’importance acquise par le porno sur le web est telle qu’il est difficile de dire lequel a favorisé le développement  de l’autre. Une page sur 10, une recherche sur 4 : les sites pornographiques sont l’épine dorsale de la toile.

Du porno chic au porno cheap

Mais voilà, l’industrie pornographique se retrouve aujourd’hui dans la situation d’un empire si gigantesque qu’il lui est impossible d’agrandir ses frontières, la demande, bien qu’énorme, n’augmentera pas ou peu tandis que l’offre, elle, ne cesse de s’étoffer (une vidéo porno tournée chaque demi-heure aux Etats-Unis), divisant fatalement les profits des entreprises de l’industrie. Avant internet le porno était cher, bien que légal il restait tabou et la rareté des moyens de distributions de l’époque limitait considérablement la production ce qui assurait aux travailleurs du X une forte rétribution sur chaque film.

Les vices de ce marché ne s’arrêtent pas à la concurrence extrême qui y règne. Le piratage et, de manière plus générale, l’exigence d’une masturbation gratuite de la part des consommateurs, ont laminé les profits des studios et distributeurs classiques qui ont vu les ventes de DVD reculer de moitié ces dernières années.

De plus, alors qu’il régnait autrefois un certain équilibre dans la répartition du chiffre d’affaire, ce sont maintenant les distributeurs, les tubes, qui sont les maîtres du X. Les tubes sont des sites de streaming pornographiques dont l’intégralité du contenu est gratuite et qui se financent grâce à la publicité. Fondamentalement l’exploitation d’une vidéo mettant en scène une partouze ne diffère donc pas de celle d’un chat pianiste sur Youtube et génère un chiffre d’affaire par vue similaire, c’est-à-dire faible.

Les budgets des productions ont fondu en même temps que leurs recettes et les cachets des comédiens sont la variable principale sur laquelle rognent les producteurs. Par conséquent si les revenus mentionnés plus hauts restent élevés par rapport aux qualifications requises, ils sont en baisse. En Californie, noyau dur du porno mondial, les acteurs ont vu leurs revenus divisés par trois depuis les années 90.

Les producteurs sont souvent prêts à tout pour se démarquer dans l’immense fouilli proposé par les tubes, les actrices les plus ambitieuses doivent donc aujourd’hui accepter des pratiques sexuelles plus extrêmes qu’avant. Certains acteurs hétérosexuels font des compromis avec leur orientation sexuelle et acceptent de tourner des scènes homosexuelles car le porno gay est moins concurrentiel et mieux payé. Gay for Pay. La perversité de cet écosystème atteint son paroxysme sur les bannières des tubes car les principaux afficheurs de ces sites sont les sites internet des studios traditionnels, contraints de racheter l’audience qu’ils ont perdue à cause des tubes aux tubes eux-mêmes.

Il existe pourtant d’autres moyens de faire revenir le branleur du samedi soir vers du contenu payant. Les producteurs peuvent par exemple proposer du contenu plus ciblé sur les nouveaux consommateurs tel que le porno pour femmes, plus axé sur les scénarios et un peu plus « tendre ». Ils peuvent aussi profiter des dernières innovations techniques pour proposer de nouvelles expériences comme le porno 3D ou via un casque de réalité virtuelle. Si les banques sont trop prudes pour financer ces projets le secteur peut compter sur sa propre plate-forme de crowd-funding, OffBeatr sur laquelle certains projets parviennent à lever des centaines de milliers de dollars.

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