Les philanthropes, ces businessmen.

Alors qu’en théorie le philanthrope est celui qui met l’humanité au premier plan de ses priorités en tentant d’améliorer le sort de chacun par tous les moyens dont il dispose, il semblerait que le mot ait pris un second sens. Cela fait écho au nouvel état d’esprit qui fait des fondations un marché à part entière. En effet, les fondations sont devenues un investissement profitable qui en France gèrent à elles seules 9,4 milliards d’euro d’actifs.

 

 

Un secteur qui attire toujours plus d’investisseurs.

 

Tandis que les gouvernements se voient forcés d’adopter des politiques d’austérité, le monde de la bienfaisance accompli à lui seul une véritable révolution. En effet, la philanthropie a le vent en poupe et utilise sa popularité à bon escient. On compte en Europe 129 975 fondations, ayant pour dépenses cumulées seulement 24,4 milliards d’euros, ce qui représente 0,45% du PIB.

Les bons samaritains modernes ne sont en réalité pas mus par une volonté morale mais financière. La philanthropie amène en effet de nombreux avantages fiscaux. En France, cela est assuré par la loi Aillagon de 2003 qui permet aux entreprises faiseuses de dons de bénéficier d’une réduction d’impôts de 60% du montant du don – dans la limite de 0,5% du chiffre d’affaire-. C’est une des raisons pour lesquelles les grandes fondations philanthropiques agissent en fonction d’une seule donnée : le retour sur investissement. En France, sur le 2 229 fondations existant, uniquement 3% d’entre elles traitent de l’environnement. Il est vrai que bien que ce domaine soit perçu comme un domaine d’avenir le retour sur investissement sur le court terme est minime.

Conséquences ? Exit la protection des ours blancs et la lutte contre le réchauffement climatique, bienvenue aux quelques 700 fondations oeuvrant pour l’action sociale ou encore les 400 autres qui exercent dans le domaine de la santé et la recherche médicale. En témoigne la fondation HSBC pour l’éducation qui consacre 860 000€ annuellement pour financer des projets tout en proposant des taux d’intérêt avantageux pour les prêts étudiants de tous ses partenaires.

Et qui se mute en véritable business lucratif.

La philanthropie se mute en un nouveau jeu financier où le but ultime est évidemment de remporter la plus grosse mise. Cette mutation passe tout d’abord par une stratégie empruntée à celle des marchés financiers, entre autre à la gestion de portefeuille et l’analyse du risque : celle du top down. Elle consiste à effectuer au préalable une analyse macroéconomique ainsi que géographique de l’ensemble des secteurs afin de ne sélectionner uniquement ceux qui présentent le plus fort potentiel de hausse. Cette pratique suppose la maîtrise d’un principe en amont : les philanthropes-investisseurs font état de la conjoncture économique et financière actuelle pour aller plus loin c’est-à-dire extrapoler sur leurs revenus futurs. En fait, lorsque ces personnes fortunées décident d’investir, elles réalisent un véritable calcul, n’agissent plus de manière sentimentale mais bien rationnelle, le bien public a désormais un prix et un cours boursier. De même, certaines fondations sont actionnaires majeures d’entreprises, comme les laboratoires Pierre Fabre qui sont détenus à 86% par la fondation éponyme. Ce phénomène est d’autant plus présent chez nos voisins Scandinaves : au Danemark ces entreprises représentent 54% de la capitalisation boursière.

En témoigne le choix de Mark Zuckerberg en 2015 de céder 99% de ses actions à sa fondation Chan Zuckerberg Initiative afin de permettre de conserver le contrôle de son entreprise tout en donnant l’illusion de la générosité. La fondation actionnaire lui permet ainsi de conserver le capital et ainsi le pouvoir décisionnaire de l’entreprise. D’autres avantages ? Plus de liberté dans les actions ainsi qu’un statut politique indépendant pour l’entreprise le tout en cumulant les bénéfices ! Etre généreux n’a jamais été aussi gratifiant ! Ce système permet au créateur de Facebook de dormir la conscience tranquille, tout en sachant que son portefeuille n’en souffre pas.

Une simple opération de communication ?

                  Y-a-t ‘il derrière ces actions une véritable vocation éthique ou bien s’agit-il de l’entretien d’une image de marque ?

A la racine du philanthropisme, le don et la générosité privée sont de manière générale perçues comme des valeurs traditionnellement américaines. Les pionniers du genre, les grands industriels tels que Andrew Canergie ou encore John D. Rockefeller symbolisaient, au début du 20ème siècle l’état d’esprit dominant : celui du « giving back » qui stipule que chacun doit rendre à la communauté ce qu’elle lui a apporté, les riches et très riches ayant ainsi une redevance énorme envers autrui. A la population ensuite de remercier ces bienfaiteurs de débourser 1% de leur fortune personnelle pour contribuer au bien social.

                  Si à l’échelle des particuliers, on ne peut tenir pour responsables ou demander des justifications de la part de philanthropes indépendants, lorsqu’il s’agit des entreprises le discours est tout autre. Avec le mouvement de responsabilité sociale des entreprises est né une nouvelle critique de ce système : bien que l’intérêt public ait été, et continue à être prouvé, l’existence de ces bienfaiteurs modernes est tout de fois remise en cause. Est désormais avancée la thèse d’entreprises qui souhaitent se substituer au pouvoir public et ainsi se placer hors de tout contrôle démocratique. Evolution du système politique ou apparition d’un mécénat paternaliste ?

La philanthropie donne désormais aux fondations un élément théorique afin de se légitimer : on assiste aujourd’hui à une convergence des politiques des Etats ainsi qu’une forme de lobbying des réseaux philanthropiques : tout est mis en oeuvre pour faciliter et encourager les dons. La justice serait-elle cupide ?

Pour une entreprise, faire preuve de philanthropie est un réel atout et débouche par la suite sur des avantages financiers : une étude menée par le Council on Foundations montre que les clients d’entreprises prenant part à la philanthropie ont trois fois plus de chance de devenir des clients fidèles que ceux d’une entreprise qui n’investit pas ses bénéfices pour le bien de la communauté. De même, une étude menée par Forbes montre que 88% des consommateurs estiment que les entreprises se doivent certes, d’atteindre leurs objectifs économiques et budgétaires, mais qu’elles ont également pour responsabilité d’améliorer la société et l’environnement. Le nouveau leitmotiv des entreprises ? Véhiculer une image positive d’une entreprise qui souhaite construire un monde meilleur tout en maximisant son bénéfice. Contrairement à l’adage, ce n’est pas l’intention qui compte mais bien le résultat !

Finalement, ce nouveau tournant pour la philanthropie peut se résumer à une nouvelle guerre des égos, où les fortunés souhaitent laisser derrière eux l’image d’une personne œuvrant pour le bien social, tout en côtoyant les élites de ce monde. Ces Robins des Bois modernes sont même prêts, à l’instar de David Kogh et David Geffen à débourser chacun jusqu’à 100 millions de dollars pour pouvoir voir apparaître leur nom en lettres scintillantes au fronton de la résidence du Philharmonique de New York pendant 15 ans.

Compenseraient-ils pour autre chose ?

 

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