Keep Calm and Rave on !

Selon Kevin Saunderson, un des pères fondateurs du mouvement, « la techno, c’est comme si George Clinton et Kraftwerk étaient coincés dans un ascenseur avec une boîte à rythme» avec pour but de faire transparaître l’âme des machines. En effet, « il est très compliqué de donner une définition. Le mot « techno » est un sac qui englobe trop de sonorités. Il faut rester prudent pour ne pas être réducteur. A ses origines, à Detroit, dans les années 1980, la techno était une musique synthétique créée avec des machines dans le but de faire danser. » (Laurent Garnier). Autant de définitions pour un genre hors du commun qui ne fait pas l’unanimité mais a le mérite de sortir du lot.

 

Trop souvent cataloguée

La techno a longtemps peiné à s’imposer sur la scène artistique au milieu des autres grands mouvements de renom, souffrant d’une mauvaise image qui s’estompe progressivement. Beaucoup de parents restent encore affolés par la musique techno qui, avec l’aide bienveillante des média, est encore trop souvent érigée en instrument maléfique de la décadence d’une jeunesse en déperdition. Il est vrai qu’observer des individus transpirants, parfois en transe, se déhancher sur des sonorités mécaniques et stridentes peut parfois prêter à confusion aux yeux de certaines mamans.

 C’est vrai qu’aux premiers abords…

Ont-elles vraiment tort ? Pas totalement. Source de nombreux fantasmes et mythes, les « Tekos » comme certains les appellent et les raves promettent souvent une musique enivrante et toujours de grandes quantités de drogues et de nombreux excès. La série d’overdoses cet été à la Fabric avait failli faire fermer définitivement le mythique club londonien. Beaucoup ne sont attirés que par les taz qu’ils pourront trouver à la soirée plutôt qu’à la musique qui s’y jouera, n’idolâtrant que la techno mojito de Nina Kravitz. Et beaucoup de dealers ont plongé sur l’occasion d’améliorer leurs fins de mois. Normal quand on sait que le marché de la drogue en France est un marché à 2,3 milliards d’euros. 822 millions rien que pour la cocaïne. Mais il ne faut pas généraliser, beaucoup aussi sont de vrais passionnés, « la techno, c’est plus que de la musique » (Laurent Garnier).

Cependant, il est vrai que la relation entre drogue et musique est vieille comme le monde. La drogue est très répandue dans chaque milieu artistique (Led Zep et ses fameux cartons de LSD collés sur son front sous son bandeau, Asap Rocky en bouffe aussi). Musique et drogue évoluent dans un environnement socio-culturel commun et partagent de nombreuses similitudes de consommation. Sans généraliser et dire que l’un ne va pas sans l’autre, on voit vite que l’évolution des courants musicaux a été fortement influencée par les habitudes de consommation de certaines drogues. Rock, Grunge, Rap et Techno sont autant de courants musicaux qui n’auraient pas vu le jour de la même manière sans avoir pour base un cadre où la consommation de drogues n’était pas jugée.

Si vous aimez la drogue, tant mieux pour vous! Sinon, contentez-vous d’écouter! La techno peut, à elle seule, altérer notre conscience et même nous plonger dans un état second, c’est une vraie drogue auditive à part entière.

A la mode même dans le bureau du ministre de la culture

La techno est un mouvement apparu il y a une trentaine d’années, mais déjà menacé par une récupération marchande. Depuis quelques années, les grands groupes multinationaux tentent d’absorber ce mouvement, de l’aseptiser. En France par exemple, le nombre de soirées se multiplie, à Paris comme en Province, de nombreux festivals misent désormais sur cette nouvelle mouvance. Le festival Awakenings accueille chaque année plus de 35 000 spectateurs. Environ 75€ la place pour un soir, le logement et toutes les consommations : un commerce juteux. Les rayons techno des grandes enseignes de distribution s’étendent considérablement et ont vu leurs ventes atteindre des sommets, avec une augmentation de plus de 500%. Le nombre de vues des lives de Hawtin se compte en millions ! L’ancien temps où les labels indépendants se créaient et produisaient avec les moyens du bord, avec l’envie de partager leur musique, où la plupart des soirées étaient clandestines, semble oublié. Ce nouveau marché est en telle croissance que chaque grand groupe compte un département spécialisé dans la musique techno, à l’image de la Fnac et son label sous lequel Laurent Garnier signe quelques-unes de ses compositions.

L’ampleur du marché de la techno est souvent sous-évaluée. Le marché basé sur la techno est en pleine évolution et au fil du temps se démarque et prend de l’importance. L’Etat français s’intéresse à ce business fructueux, la musique étant le seul secteur culturel où l’État reçoit de la TVA plus qu’il n’en distribue.

 

Jean-Michel Jarre et Jack Lang, ancien ministre de la culture, « il faut libérer la techno »

 

Quelques chiffres sur ce marché en plein boom…

La techno est devenue numéro 1 des ventes sur Beatport, se classant en haut des ventes de nombreux sites. Elle enregistre 5% de la totalité des flux streamés dans le monde, encore loin derrière le rock (18%) ou encore le rap (21%) mais s’octroie la plus forte croissance : +107%. Sur les moteurs de recherche, l’ensemble des recherches liées à la musique techno a triplé sur les 7 dernières années. Les ventes de matériel le prouvent avec une augmentation de 15%, même les vinyles reviennent à la mode (+10%).

Le problème récurrent est que les artistes eux-mêmes tendent parfois à oublier les vraies valeurs de leur origine musicale face à l’appât du gain, dénaturalisant leur mouvement. Ce n’est pas sans rappeler Carl Cox, ancien précurseur du hardcore et du milieu rave, qui préfère désormais son public « aguerri » des pool-party estivales d’Ibiza. Mais cela paye mieux ! Carl Cox, 54 ans, dominerait largement le classement des « DJ’s les mieux payés en 2016 » avec des revenus estimés à près de 96 millions d’euros. Désormais entrepreneur à part entière, il pèserait 275 millions d’euros et devrait une partie de sa fortune à de juteux placements boursiers et immobiliers. Egalement sous contrat avec les cosmétiques CoverGirl, ce vétéran ne sait plus où se recycler.

Un nouveau public pour Carl Cox

Pour Laurent Garnier, pionnier de la scène techno française, « la musique est devenue un vrai bien consommable, un produit jetable. On en dispose alors durant un certain temps et dans un cadre défini ». Avec ce fort attrait économique, la plupart des clubs n’ont plus aucune législation, l’objectif étant de remplir le plus possible les salles, « bourrées à craquer », les bouteilles d’eau se monnayent à des prix exorbitants, les coins fumeurs sont souvent abandonnés.

Heureusement, une vague de résistance dite « Underground » émerge peu à peu, la scène techno actuelle est en pleine mutation ! Jack Lang, ex-ministre de la culture, réel ambassadeur de la techno, le disait avant moi, « il faut libérer la techno, c’est une vraie culture musicale. »

La nuit ne se consomme plus comme avant. Ce sont désormais ces établissements hybrides et atypiques marqués par une certaine histoire qui attirent les gens, les soirées « warehouse » par exemple.

La Drøm à Paris, le 25 septembre dernier

Depuis 2 ans, le BPM a la cote, plus que jamais. Les têtes de file des années 90 (Surgeon et ses puissants lives analogiques à nous retourner le cerveau, Underground Resistance, Neil Landsrumm…) refont surface pendant qu’une nouvelle génération est en train d’éclore. Le constat est simple : la techno est revenue, plus forte que jamais ! Nombreux étaient ceux qui ne se retrouvaient plus, totalement perdus dans une époque dominée par des labels excessivement marketés et une scène qui fonctionnait de plus en plus comme émission de télé-réalité. “L’industrie locale était toujours basée sur les mêmes line-up, les promoteurs misaient sur des gros noms pour être sûrs de remplir leurs lieux, déplore Brice Coudert, directeur artistique des fameuses soirées Concrete, alors qu’il aurait été possible, déjà à ce moment-là, de proposer des artistes moins accessibles et de diversifier l’offre.”

Ansome (Mord) et ses lives analogiques sur Youtube

Le collectif pionnier Sonotown monté en 2008, a par exemple commencé ses soirées dans des lieux atypiques comme les Studios de l’Olivier à Malakoff, ou les vieux hangars désaffectés des zones industrielles de la banlieue parisienne, et voyait ses propositions rejetées par les clubs parisiens qui les trouvaient “carrément expérimentaux”. La jeunesse dorée n’aurait pas supporté le choc. Mais le concept de ces soirées innovantes a plu et c’est ce qui se fait de mieux en ce moment, satisfaisant à la fois les « puristes » avec des soirées plus roots mais aussi les petits bobos, heureux de montrer grâce à des snaps de mâchoires toujours plus serrées qu’ils ont quitté leur petit cocon du XVIème. La guerre entre les deux équipes ne cessera pour autant de faire rage.

Le virtuose Samuel Kerridge

C’est après maintes années de travail que la transition a pu commencer à s’opérer avec le retour d’une techno plus engagée, symbole d’une jeunesse voulant se faire entendre, et à travers l’émergence de labels et d’artistes aux multiples inspirations. Que l’on parle d’une machine de guerre comme Ancient Methods, de bouchers comme Phase Fatale ou Strobel, ou de la scène industrielle et expérimentale anglaise, casser les codes est devenu leur credo. « I really don’t give a fuck what anybody thinks » (Samuel Karridge).

 

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